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Patrice Chéreau, mort le 7 octobre 2013.
Patrice Chéreau, mort le 7 octobre 2013.
Nicolas Guérin

Par Siegfried Forster

Ovationné encore l'été dernier au prestigieux festival lyrique d’Aix-en-Provence pour sa mise en scène grandiose d’Elektra de Richard Strauss, c’est un cancer du poumon qui lui avait volé le dernier souffle. Mais la mort n’arrêtera pas l’œuvre de ce maître européen du théâtre, de l’opéra et du cinéma qu'était Patrice Chéreau, mort le 7 octobre, à l’âge de 68 ans.

Il avait la tête dure et des yeux à la fois sensibles et réquisitoires, le regard d’un loup qui peut lire dans le cœur d’une personne. En regardant quelqu'un il signait sa promotion ou son enterrement, c'était selon. Souvenons-nous lors des présidentielles 2012, quand il était rédacteur en chef invité de Libération. Ses quelques mots sur le portrait photographique de François Bayrou ressemblaient à une exécution sur la place publique.

Sur scène, il chuchotait à l’oreille des comédiens et leur mettait souvent la main sur l’épaule pour les guider. Travailler avec Patrice Chéreau, « c’est un engagement total, moral et physique » se souvient Pascal Greggory qui avait souvent collaboré avec lui. « C’est comme un accoucheur. C’est lui qui accouche de nous des choses »

A la racine de la culture occidentale

Patrice Chéreau avait une approche très physique et au théâtre et au cinéma. « Je fais du cinéma pour avoir des grands plans », confiait-il au micro de RFI. « J’y montre la souffrance, je veux rentrer dans le regard de l’acteur ou de l’actrice. Je veux voir la graine de la peau de Charlotte Gainsbourg ou de Romain Duris ».

Aujourd’hui, ce géant de la culture est mort. Son impact restera grand, parce qu'il travaillait les racines de la culture occidentale: l'écriture, le théâtre, le cinéma, la musique, l'opéra, jusqu'aux arts plastiques. En novembre 2010, en tant que grand invité du musée du Louvre, il mettait L’Origine du monde de Courbet à côté d’un tableau hollandais d’une femme nue blonde qui se peigne les cheveux : « Le Louvre pour moi, ce sont les yeux brillants d’Osiris dans son passage souterrain… C’est la solitude de l’adolescence qui m’a pas quittée ».

Son père est peintre, sa mère dessinatrice

Le petit village de 350 habitants où il est né le 2 novembre 1944 avait déjà baptisé en 2003 une petite rue à son nom. À Lézigné, dans l’ouest de la France, il apprend très tôt la peinture dans le giron de son père, peintre, et de sa mère, dessinatrice. Cadet de deux garçons, doté d’une éducation artistique forte, il grandit à Paris. À l’âge de 16 ans, c’est au prestigieux lycée Louis-le-Grand qu’il met pour la première fois les pieds sur une scène (pour une pièce de jeunesse de Corneille) qu’il ne quittera plus après. Ses premiers spectacles, il les monte avec Jean-Pierre Vincent et Jérôme Deschamps, avant de rencontrer dans son premier théâtre à Sartrouville Richard Peduzzi avec qui il partagera toute sa vie une vision commune de l’art et de la vie. Et il y a, au début des années 1970, l’apprentissage chez Giorgio Strehler au Piccolo Teatro de Milan. C’est là qu’il découvre l’importance décisive de la dimension psychologique des acteurs qui contribuera ensuite à la révolution de ses mises en scène caractérisées par un sens poussé du décor et du jeu physique des acteurs.

Sollicité par Pierre Boulez, c’est la mise en scène du Ring de Wagner à Bayreuth en 1976 qui rendra Chéreau célèbre dans le monde entier. Et sa rencontre avec l’incroyable force de la langue de Bernard-Marie Koltès le bouleverse à vie : « Oui, je suis très fier d’avoir découvert Koltès, parce que je ne l’ai pas cherché, je n’y ai pas pensé ». De 1982 à 1990, ses mises en scène de Combat de nègres et de chiens et Dans la solitude des champs de coton feront date.

La force sensible

En tant que l’un des maîtres de la scène européenne depuis plus de quarante ans, il a transpercé les genres et les disciplines. La dimension Chéreau s'est toujours distinguée par une force sensible qui pénétrait à la fois le passé, la tradition et le présent et infusait sur l'avenir. À l’opéra, il passait allégrement du français à l’allemand - qu’il maîtrisât presque comme une langue maternelle- et aussi à l’anglais, à l’italien ou à l’espagnol.

À sa célébrité en tant que metteur en scène de théâtre et d’opéra se rajoute celle du cinéma. La Reine Margot, primé à Cannes en 1994, avec Isabelle Adjani dans le rôle-titre, restera dans les annales et Ceux qui m’aiment prendront le train se révèle aujourd’hui comme portrait intime d’un être sensible, solitaire et émouvant, imprégné d'une mélancolie qui flirtait et avec la vie et avec la mort. « Il faut aimer tout le monde, les criminels, les monstres, les gens qui se débrouillent mal dans leur vie… J’ai besoin d’aimer tout le monde pour raconter l’histoire »  déclarait le réalisateur qui n’avait jamais caché ni affiché son homosexualité : « J’ai vocation à être universel, à parler de tout le monde. En aucun cas mon homosexualité ne doit me cantonner à ne traiter que de sujets homosexuels », résumait l’auteur qui racontait sa vie intérieure avec L’Homme blessé en 2003.

Comme il vous plaira de William Shakespeare, programmé en mars 2014 au Théâtre de l’Odéon, restera la seule œuvre inachevée de Patrice Chéreau.
 

Tag(s) : #Art-Culture

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