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Entretien 30/10/2013 à 15h09
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« Depuis la mort de Mahmoud Darwich et Edward Saïd, les Palestiniens n’ont plus eu de personnalités non-politiques auxquelles s’identifier, qui pourraient les représenter en dehors de la Palestine, un symbole, un porte-parole en quelque sorte », observe Frank Barat. Ce militant pro-palestinien – auteur, avec Noam Chomsky, Ilan Pappé et Stéphane Hessel, de « Palestine l’Etat de siège » (éd. Galaade, février 2013) – estime que l’acteur Saleh Bakri pourrait combler ce manque. Pour l’émission « Le Mur a des oreilles », il l’a rencontré. Voici leur entretien. Mathieu Deslandes

Frank Barat : Pourquoi et quand as-tu décidé de devenir acteur ?

Saleh Bakri : Je ne rêvais pas de devenir acteur Je voulais être peintre quand j’étais petit. A l’adolescence, je me suis rendu compte que j’avais peur d’être devant un public. Quand j’ai pris conscience de cela, j’ai décidé de combattre cette peur, de la vaincre.


Saleh Bakri, le 24 mai 2013 (LAMACHERE AURELIE/SIPA)

Evidemment, le fait que mon père soit un acteur reconnu [Mohammed Bakri, ndlr] a été une motivation pour moi, je voulais être capable de faire la même chose. Il est tellement charismatique. Je ne pouvais pas continuer avec cette peur. C’est avec cela en tête que j’ai entrepris une formation de comédien. A la fin de ma formation, j’avais vaincu ma peur et j’ai commencé à prendre du plaisir à jouer. [...]

Tu évoques ton père, célèbre en Israël/Palestine en tant qu’acteur et réalisateur. Ton frère est également comédien, je crois.

Effectivement, j’ai deux frères qui sont également comédiens. Je suis l’aîné et j’étais le premier à devenir acteur. Ziad a étudié le cinéma à Tel-Aviv. Adam, à New York. Il vient tout juste de jouer dans « Omar » [de Hany Abu-Assad, octobre 2013, ndlr]. C’est son premier rôle depuis sa sortie de l’école. Il est très talentueux. Le voir dans « Omar » m’a fasciné. C’était la première fois que je le voyais jouer et c’était un immense plaisir de voir un tel talent issu de la famille.

Ton père est, ou peut-être était avant que tu sois à l’affiche, l’acteur et le réalisateur palestinien le plus célèbre. Il a réalisé des films et des documentaires très politiques, très critiques sur l’oppression israélienne et celui lui a coûté cher. (Mohamed Bakri a été attaqué en justice par l’armée israélienne après la sortie de « Jénine, Jénine », en 2002). Quel impact cela a eu sur votre famille ?

Ça a été très difficile de voir mon père persécuté pendant dix ans par le gouvernement israélien, uniquement parce qu’il avait réalisé un film qui montrait l’envers du décor. Le gouvernement israélien n’a pas apprécié. Mon père disait aussi qu’il avait fait ce film spécialement pour les spectateurs israéliens, parce qu’il voulait qu’ils sachent. Le film a d’abord été censuré, et après trois ans d’un procès gagné par mon père, le film a enfin pu être projeté.

Après ça, les soldats israéliens qui apparaissent dans le film l’ont accusé de mentir et de donner au monde une mauvaise image d’eux. Ils ont demandé 2 millions de shekels de dommages et intérêts [environ 413 500 euros, ndlr]. Ça a été le début d’une nouvelle période de persécution. Je suis toujours resté à ses côtés. Je l’ai accompagné à tous les procès, et on a fini par gagner.

Ça a été très dur parce que nous recevions des menaces, de mort notamment. Il a reçu énormément d’e-mail pleins de haine. Les gens parlaient de tuer sa famille. J’avais très peur qu’il lui arrive quelque chose quand je voyais tous ces fanatiques venir manifester pendant les audiences. Les médias ont également joué un rôle important, faisant de lui un menteur. Ils ont presque mis sa tête à prix. Ils ont activement participé à la persécution.

Je pense qu’ils ont fait ça parce que mon père leur faisait peur. Il était une des personnes les plus talentueuses dans l’industrie du cinéma. Il pouvait toucher l’audience israélienne car il parle très bien hébreu, d’une manière poétique, il est très charismatique. Ils voulaient le réduire au silence. Pour ce faire, le pays entier a consacré toute son énergie à le persécuter. C’était très difficile de voir qu’aucun de ses soi-disant amis israéliens ne le soutenaient, ne le défendaient.

A part Juliano Mer-Khamis et Udi Aloni, je n’ai vu personne aux procès. Cela m’a beaucoup énervé. Ça m’a fait réfléchir. Je me suis demandé si je devais encore prendre part à des films ou des pièces de théâtre israéliens alors que je ne pourrais pas compter sur mes collègues pour me soutenir en cas de problème. C’est une question que je me suis posée régulièrement durant ces années.

Israël se définit comme l’Etat juif, l’Etat des juifs et pour les juifs, alors que plus de 20% de sa population est palestinienne. [...] Tu as reçu des récompenses, des prix en Israël, en tant qu’acteur israélien ; alors es-tu un acteur palestinien ou israélien ?

Je suis né en Palestine et resterai Palestinien. Je ne peux même pas imaginer être appelé Israélien, ou qu’aucun Palestinien le puisse d’ailleurs. D’abord parce qu’israélien est un mot hébreu, et je ne suis pas juif, je suis arabe. C’est comme appeler Muhammad, Moshe. Ce n’est pas possible.

Surtout, je ne me sens pas du tout attaché à Israël, je n’ai aucune affection pour Israël. Israël a détruit ma vie, la vie de mon père, la vie de ma famille, la vie de ma nation. Et il continue de nous détruire. Je n’ai rien en commun avec cette destruction, ce racisme, cette volonté de séparer, cette injustice. Je suis tout l’opposé. J’aime la Palestine comme terre pour tous [...]. La Palestine a toujours été une terre d’accueil pour tous, pour toutes les religions. C’est une honte qu’un lieu comme celui-ci, avec toute son histoire, toute son énergie puisse être occupé par une religion. La Palestine devrait rester à tout le monde.

Comment gères-tu le fait que lorsque tu reçois un prix ou une récompense, la population et la presse israéliennes te célèbrent comme l’un des leurs ?

Je me suis opposé lorsque le gouvernement israélien a utilisé le film [« La Visite de la fanfare », ndlr] pour se donner une belle image, celle d’une démocratie merveilleuse. Je l’ai toujours dénoncé dans la presse. Je ne m’attendais pas à ce qu’Israël utilise ce film et mon image pour propager ce mensonge. Ça a été une grande leçon, la façon de gérer cela. « La Visite de la fanfare » était mon premier film israélien et depuis je n’ai plus tourné dans aucun film israélien, même si j’ai reçu beaucoup de propositions, car il est très problématique que le gouvernement utilise les films pour propager ses mensonges.

Est-ce que c’est une décision ferme ?

Oui. La persécution qu’a subie mon père a éclairé mon choix. Ça l’a rendu évident. Alors oui, je peux dire aujourd’hui que j’ai décidé de ne plus participer à aucun projet subventionné par le gouvernement israélien. C’est une décision ferme. Tant que les choses resteront telles qu’elles sont en Israël, je ne changerai pas d’avis. C’est une action de plus pour m’opposer au fascisme grandissant toujours plus en Israël, et pour l’exposer à tous.

Prendre une telle position peut entraîner des répercussions importantes. Es-tu prêt à les affronter ? Tu risques de te faire attaquer ?

Oui, je suis prêt. J’y ai beaucoup réfléchi, je sais que ça va être difficile, très difficile pour moi, en tant que Palestinien vivant en Israël, à Haïfa, cette ville Palestinienne. C’est très dur parce que notre situation dans le cinéma et le théâtre est très problématique. Il n’y a pas beaucoup de travail, pas grand-chose à faire. Pour être acteur il faut pratiquer, si tu ne pratiques pas, tu ne peux pas t’améliorer. Alors je sais que ça va être difficile. Mais je veux aider à changer les choses. Je veux tracer mon propre chemin face à tant d’obstacles. C’est dans ma nature, j’ai cette résistance en moi. [...]

A propos de films palestiniens, je discutais récemment avec Annemarie Jacir (réalisatrice palestinienne de « When I Saw You ? ») qui me disait combien il était difficile, à tous les niveaux, de faire un film palestinien. Est-ce que tu voudrais ajouter quelque chose à ce sujet ?

[...] Il est dur de faire de l’art, partout dans le monde, mais ici, c’est encore plus compliqué. Il faut de l’argent pour faire du théâtre ou du cinéma, et nous n’avons pas de pays pour nous financer. On n’a même pas accès aux autres régions de notre pays. Je ne peux pas faire un film à Gaza, par exemple. Ou si, je pourrais, mais il faudrait passer par les tunnels, en Egypte. C’est compliqué. Et c’est dangereux.

Comment faire un film dans les camps de réfugiés au Liban, alors qu’avec mon passeport israélien je ne peux pas entrer dans ce pays ? Comment puis-je faire du théâtre ? Je peux en faire à Haïfa, mais pas aller jouer à Gaza ni dans les camps de réfugiés dispersés dans le monde arabe. Il n’y a aucun soutien, aucune aide. L’absence d’un pays rend les choses encore plus difficiles.

Tu as joué dans deux films européens ces dernières années. Est-ce que tu envisages faire de plus en plus de films en dehors de la Palestine ou est-ce qu’il est important pour toi de continuer à travailler dans ton pays, notamment avec ton père et tes frères ?

Je veux faire des films et du théâtre en Palestine. Je resterai ici jusqu’à la fin de mes jours. Je n’ai pas le privilège de pouvoir sortir de mon pays comme les Européens, sans que ça ne pose problème. Je ne peux pas partir parce que je tombe amoureux, par exemple. Pour les Européens, quitter son pays n’est jamais équivalent à une fuite. Ici, j’aurais toujours l’impression de fuir les problèmes. J’aurais l’impression d’abandonner. Je ne vais pas fuir. J’ai cette résistance en moi. Je resterai ici mais je ne vais pas arrêter de travailler en Europe et dans le monde entier. Parce que mon travail traite de l’universalisme. Je fais partie de ce monde, qui est ma maison. Je vais continuer de travailler avec d’autres peuples, d’autres cultures, parce qu’il est important pour moi de connaître ce monde et d’interagir avec des personnes de tous horizons.

Depuis la mort de Mahmoud Darwich et Edward Saïd, les Palestiniens n’ont plus eu de personnalités non-politiques auxquelles s’identifier, qui pourraient les représenter en dehors de la Palestine, un symbole, un porte-parole en quelque sorte. J’ai l’impression que tu pourrais devenir cette personne. Cela engendrerait beaucoup de pression. Quelle position adopteras-tu si tu deviens très célèbre ?

Je ne réfléchis pas en ces termes. Je ne m’imagine pas être célèbre.... Comment je réagirais ? Je crois que je resterais le même. La célébrité ne me changera pas. Ne changera pas mes opinions. Je serai différent de par mes expériences. Je crois que je change chaque jour, parce que j’apprends de nouvelles choses chaque jour.

Ma décision de ne plus travailler pour aucune production israélienne est le résultat de nombreuses expériences. Je crois que tant qu’Israël continuera à commettre de telles violations, de tels crimes et continuera à nous empêcher de mener une vie normale et d’avoir une nation, je ne changerai pas.

Je continuerai à rêver de notre retour. Je continuerai à rêver d’une vie normale pour notre nation, comme toutes les nations du monde. Mon plus grand rêve est de revenir. Reconstruire nos maisons. Je me demande souvent comment sera la maison que nous construirons à notre retour et comment nous la construirons. [...]

Tag(s) : #opinion

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